À Radio-Canada, c’est la Semaine des correspondants. | Bernard Drainville - Député de Marie-Victorin - Parti Québécois
Autres nouvelles — 12 novembre 2011

À Radio-Canada, c’est la Semaine des correspondants.

On me demande souvent : regrettez-vous d’avoir quitté le journalisme pour la politique ?

Invariablement, je réponds : non, je suis très heureux de l’avoir fait, je me sens utile. Mais je dois admettre que j’ai parfois des petits moments de nostalgie lorsque je vois mes anciens collègues, correspondants à l’étranger pour Radio-Canada, qui signent leurs reportages en provenance notamment de Washington, de Paris, de Pékin ou de Moscou.

Pour ma part, j’ai signé « Bernard Drainville, Radio-Canada, Mexico », de 2001 à 2003, lorsque j’étais correspondant pour le service public en Amérique latine. Bien sûr, je n’étais pas qu’à Mexico, puisque les crises, bouleversements, conflits armés et autres aléas de la vie là-bas m’ont amené à voyager au Nicaragua, au Guatemala, en Argentine, au Venezuela et en Colombie, notamment.

Pour ceux que ça intéresse, j’ai produit de courts billets dans chacun de ces pays, que vous pourrez consulter sur mon site web, si jamais ça vous amuse d’en savoir plus sur les périples que j’ai vécus dans ces pays.

J’ai gardé un très beau souvenir de ces années passées en Amérique latine ; j’avais l’impression d’aller constamment de découverte en découverte. De débarquer dans des contrées mystérieuses, complètement nouvelles pour moi, qui me semblaient tirées d’un roman d’aventure d’Indiana Jones. J’avais perdu tous mes repères. J’ai vécu des situations inusitées, auxquelles ma vie d’avant ne m’avait absolument pas préparé et qui ne correspondaient en rien avec ce que j’avais connu jusqu’alors.

Des exemples ? Essayez d’imaginer la scène suivante : je suis dans une plaine au Nicaragua, assis dans un chariot tiré par un bœuf, les pieds pendant dans l’herbe haute. Et là, tout à coup, le conducteur qui me sert de guide saute par-dessus bord et se met à frapper furieusement le sol à coups de machette pour remonter, quelques secondes plus tard, avec un énorme serpent à sonnettes qu’il s’empresse d’exhiber fièrement en le balançant à quelques pouces de mon nez!

En Colombie, je me suis fait saisir caméra, clés et papiers par des rebelless des Forces armées révolutionnaires (FARC) – auprès desquels je m’étais rendu pour une entrevue non sollicitée – et j’ai dû attendre trois heures avant de savoir s’ils me gardaient ou me laissaient aller…

En Argentine, j’ai assisté en direct à la démission de trois chefs d’État en l’espace de quelques jours et à la dévaluation massive et subite de la monnaie nationale. Autour de moi, la population s’agitait, faisait la file devant les banques, paniquée, car elle voyait fondre, de jour en jour, une bonne partie des économies de toute une vie. Ça n’a pas son pareil pour vous faire découvrir les vertus de la stabilité monétaire que l’on tient trop souvent pour acquise dans nos sociétés dites développées.

J’ai interviewé l’ex-dictateur guatémaltèque Rios Montt qui, devant l’insistance de mes questions, a fini par m’appeler « Monsieur le juge » (!). À ce jour, il demeure impuni pour des milliers d’assassinats commis lors de la « guerre sale» au Guatemala…

J’ai interviewé le président vénézuélien Hugo Chavez, qui, forcé de quitter le pouvoir après un coup d’État, revenait triomphalement quelques dizaines d’heures plus tard, reprendre les destinées de son pays.

Lors de tous ces voyages, je sentais que je vivais l’histoire en direct. Et j’avais l’impression d’y participer un peu – ou d’en être, à tout le moins, le spectateur privilégié.

Lorsque je repense à ces années, beaucoup de souvenirs remontent à la surface. Sur le plan plus strictement journalistique, je sais que j’ai assisté à des moments clés, qui ont marqué l’actualité internationale. Sur le plan plus personnel, mes souvenirs sont un mélange d’émotions intenses, de risques assumés, d’enrichissement et d’apprentissage. J’en ai tiré des leçons, des enseignements qui me guident et qui m’inspirent encore aujourd’hui.

Par exemple, à Mexico, l’eau n’était pas potable (elle ne l’est toujours pas). Lorsqu’on est confronté quotidiennement à cette réalité, on réalise la richesse que l’on a, au Québec, de pouvoir boire l’eau en toute sécurité, sans se poser de questions. On réalise que ce n’est pas donné à tout le monde.

Par ailleurs, on a tendance à oublier, ici, que nous vivons dans une société qui connaît un très faible taux de criminalité, quand on la compare à d’autres régions des Amériques. Ici, on peut prendre un taxi sans craindre un enlèvement ou rouler sans risquer se faire attaquer sur un feu rouge comme c’était malheureusement le cas à Mexico. Ça aussi, c’est une réussite sociale vraiment exceptionnelle.

Il y a aussi les écarts de richesse. Ça existe au Québec, certes, mais bien moins que ce que j’ai pu observer ailleurs. Dans bien des sociétés latino-américaines, il n’y a pratiquement pas de classe moyenne. À Mexico, par exemple, difficile de devenir propriétaire d’une maison bien à soi, car le lotissement des terrains n’est toujours pas la norme dans bien des secteurs de la ville. Les terrains ne sont pas délimités, il n’y a pas de cadastre. Les gens vivent sur un lopin de terre mais, à tout moment, les autorités peuvent venir les déloger et saisir ou détruire leur maison. Or, la propriété d’une maison, c’est souvent l’une des principales sources d’enrichissement pour le citoyen. Ici, on investit pendant 25 ans, puis on devient pleinement propriétaire du terrain et de la maison. Ce n’est souvent pas le cas dans plusieurs régions d’Amérique Latine. Cette situation renforce une insécurité économique très importante tout en étant un obstacle à la mobilité sociale, parce qu’elle prive les populations locales d’un important véhicule d’épargne. Dans bien des sociétés latino-américaines, seuls les riches possèdent des propriétés au sens où nous l’entendons ; pour la majeure partie de la population, accéder à la propriété n’est qu’un rêve auquel elle n’a pas accès. Ici, nous tenons cela pour acquis. C’est devenu, au fil du temps, un projet à la portée de la majorité ou, à tout le moins, un rêve accessible qu’il ne nous viendrait pas à l’idée de remettre en question.

De même, si nous vivons actuellement au Québec une crise de confiance sans précédent, et même si la corruption et la collusion sont devenues les thèmes récurrents de l’actualité, ne perdons pas de vue que nous pouvons être fiers du niveau d’intégrité de notre fonction publique et de nos institutions. Parce que, comme on dit, quand on se compare, on se console.

En Amérique latine, les fonctions publiques sont très souvent gangrenées à divers degrés par la corruption. En deux ans à Mexico, tous les policiers – je dis bien tous – auxquels j’ai eu affaire m’ont fait comprendre qu’il y avait toujours moyen de s’arranger à l’amiable. À mon arrivée, je croyais que la mordida (« morsure », en espagnol, c’est-à-dire le paiement réclamé par le policier pour te laisser aller), c’était l’exception. Mais au fil du temps, j’ai bien compris que c’était la norme. Les autorités le nieront, mais je vous prie de me croire ; j’ai vérifié l’hypothèse à maintes reprises. J’ai même fait un reportage là-dessus. J’ai filmé des policiers qui, les uns après les autres, repartaient avec 20, 40, 50 pesos plutôt que de remettre une contravention à l’automobiliste pris en défaut. Idem dans mes contacts avec des fonctionnaires de la Ville ou de l’État de Mexico. Encore une fois, il n’était pas rare qu’on me fasse comprendre qu’un paiement volontaire faciliterait drôlement les choses. Bref, on peut trouver parfois que nos démocraties sont un peu lentes et inefficaces mais, de façon générale, les gens qui y travaillent sont honnêtes, intègres et servent bien l’intérêt public. C’est un autre acquis qu’on tend parfois à oublier.

Vous me direz qu’il ne faut pas se comparer au pire, mais au meilleur. Mais l’expérience de ces années en tant que correspondant à l’international m’aura appris à mieux mesurer l’état d’avancement de la société québécoise. Pas pour qu’on se complaise dans ce que nous avons déjà, mais bien pour qu’on reconnaisse le chemin parcouru, qu’on protège les acquis durement gagnés au fil du temps, et qu’on se fixe des objectifs ambitieux pour l’avenir, en se comparant aux meilleurs.

Ça aura été, donc, une expérience professionnelle inoubliable, et trop courte. Deux ans, au terme desquels ont m’a proposé d’animer La Part des Choses à Montréal. Deux ans pendant lesquels j’ai pu goûter à l’extraordinaire richesse de la culture latino-américaine et à tout le potentiel social, culturel et économique de ces peuples et de ces contrées pour lesquels j’aurai toujours une affection et un profond attachement.

Ma conjointe, mes deux jeunes enfants et moi avons donc plié bagage et sommes rentrés au Québec, emportant avec nous une multitude de souvenirs et de connaissances. Les enfants étaient bien jeunes à l’époque, mais eux aussi en ont tiré quelque chose. Ils replongent chaque semaine dans la culture qu’ils ont connue là-bas en tout bas âge, grâce aux cours d’espagnol qu’ils suivent depuis notre retour.

Bernard Drainville

Le 11 novembre 2011

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